01 Décembre 2008
Les socialistes du 17ème arrondissement de Paris

La question religieuse et le socialisme, par Jean Jaurès (extraits)

1891



La question religieuse et le socialisme, par Jean Jaurès (extraits)
Le capitalisme est dans la société humaine tout imprégné de douceur chrétienne et de générosité philosophique, comme une usine infecte dans un bois profond, mystérieux et doux. Selon le hasard du vent qui souffle, on perçoit l’odeur nauséabonde de l’usine ou le parfum salubre de la forêt. Nous ne sommes pas des pessimistes et des misanthropes : nous ne nions pas ce qu’il y a de bon dès aujourd’hui dans les âmes humaines et dans les sociétés humaines. Si nous pensions que l’homme est radicalement mauvais, et que la conscience humaine est définitivement impuissante, nous désespérerions de l’amour, et nous n’adhérerions pas au socialisme qui est une espérance. Nous recueillons au contraire avec joie tous les témoignages de bonté et de grandeur que donne l’âme humaine, et nous en concluons que cette noble conscience de l’homme, qui a su créer l’idéal humain, ne pourra pas s’accommoder longtemps encore d’un régime économique qui est la négation de cet idéal. (…) Il n’y eut dans l’histoire aucune grande révolution morale qui n’ait été secondée par une sorte de révolution matérielle, je veux dire par un soulèvement des intérêts opprimés. Le christianisme s’est propagé parce qu’il était en même temps qu’un rêve divin, une protestation contre l’esprit de brutalité et de conquête. La fraternité chrétienne aboutissait aux fraternités chrétiennes, c'est-à-dire à ces associations des faibles et des humbles qui se protégeaient mutuellement contre l’oppression et la misère. (…) Les esprits superficiels ne voient dans le mouvement socialiste qu’un soulèvement des convoitises, comme ils n’ont vu dans le christianisme, la Réforme et la révolution française que le côté extérieur et matériel. Il y a avant tout dans le socialisme un esprit, une conscience, un besoin supérieur de moralité et de perfection humaine, mais parce que les puissances d’égoïsme et de haine ne sont point restées enfermées dans les âmes, parce qu’elles ont agi sur les intérêts, parce qu’elles ont façonné la société à leur usage, il faut bien que dans le mouvement socialiste la Révolution morale se traduise par une révolution des intérêts. Le socialisme peut être défini : une Révolution morale qui doit être servie et exprimée par une révolution matérielle.

Il sera en même temps une grande révolution religieuse…
Le christianisme se meurt car faute d’avoir compris que l’humanité devait être une puissance au même sens que le Christ, il a asservi l’humanité au christ, c'est-à-dire à ses représentants, c'est-à-dire à l’Eglise. Il a combattu la liberté de pensée, la science, la liberté politique ; il a fait alliance avec tous les partis conservateurs et rétrogrades, et il n’est plus aux yeux de tous qu’un engin de domination que les uns veulent conserver pour défendre leurs privilèges, que les autres veulent briser pour briser l’injustice qui se sert de lui. Si bien que, et de toutes parts, et en dehors de cette promesse religieuse qui est contenue dans le socialisme, le christianisme a abouti chez ceux qui le professent, comme chez ceux qui le combattent, à l’irréligion absolue.

Ce n’est certes pas le positivisme qui donnera satisfaction au besoin religieux. Il a retenu du catholicisme ce qu’il avait de plus mauvais, l’idée d’une hiérarchie intellectuelle soumettant la plupart des hommes aux conceptions de quelques hommes supérieurs. Et il a répudié ce qu’il y avait de meilleur dans le christianisme, ce qu’il y a de plus profond dans l’âme humaine, le sentiment de l’infini (…) Si la bourgeoisie est platement spiritualiste ou niaisement positiviste, si le prolétariat est partagé entre la superstition servile ou un matérialisme farouche, c’est parce que le régime social actuel est un régime d’abrutissement et de haine, c'est-à-dire un régime irréligieux. (…) Entre la provocation de la faim et la surexcitation de la haine, l’humanité ne peut pas penser à l’infini. L’humanité est comme un grand arbre, tout bruissant de mouches irritées sous un ciel d’orage, et dans ce bourdonnement de haine, la voix profonde et divine de l’univers n’est plus entendue. Voilà en quel sens nous avons pu dire que le socialisme en même temps qu’il serait une révolution matérielle et morale, serait une révolution religieuse…

Même si les socialistes éteignent un moment toutes les étoiles du ciel, je veux marcher avec eux dans le chemin sombre qui mène à la justice, étincelle divine, qui suffira à rallumer tous les soleils dans toutes les hauteurs de l’espace.


           


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