Depuis une dizaine de jours, les commentaires qui accompagnent les sondages consacrés aux européennes sont identiques quel que soit le média. En gros, cela donne: " Avec 25/27% d'intentions de vote, l'UMP devance toujours le PS qui reste scotché à 20/21%, donc l'UMP est première, donc le PS est deuxième, donc l'UMP va gagner et le PS va perdre." Même à Libération, c'est ce qu'on répète... C'est dire...
Cette grille de lecture analytique est reprise partout et par tous. Gagnera l'élection européenne le premier en voix. C'est comme ça. C'est décidé. C'est acté. Le score des listes MoDem, NPA, Parti de gauche et PCF, Verts, de Villiers, peu importe! un seul critère d'appréciation est décrété: le premier en voix gagne "épicétou".
Je ne sais qui est à l'origine de ce décret médiatique, mais là, il est temps de dire stop!
Reprenons à zéro.
1/ Le PS entre 20/21%? c'est dans la moyenne de ses résultats aux élections européennes depuis 1979 (hormis 1994 et 2004 pour des raisons exceptionnelles). Un tel résultat ne constituerait pas un succès, certes, mais ça ne serait pas non plus une défaite épouvantable, surtout compte tenu de l'état du parti aujourd'hui.
2/ NPA et PDG/PCF aux alentours de 7/8% chacun, soit 14/15% au total? Ca n'est pas rien. Et ça mérite d'être souligné. Les électeurs de la gauche de la gauche, évanouis en 2002, se remettent à voter pour leurs candidats. C'est un signe. Et un réservoir de voix pour le PS qui se reconstitue en vue des élections futures au scrutin majoritaire. Qu'il sache le siphonner, c'est un autre débat.
3/ Les Verts à 7%? Si cela se confirmait, c'est miraculeux. Et là encore, un réservoir de voix pour le PS. Qu'il sache le siphonner, c'est un autre débat.
4/ De Villiers et le FN dans les 6/7% chacun, soit 13/14% au total? Un problème pour l'UMP. C'est un réservoir de voix, mais c'est comme pour le PS et sa gauche, qu'elle sache le siphonner, c'est un autre débat.
5/ Le MoDem à 12/13%? Le gros problème du PS et de l'UMP... Je ne développe pas, c'est évident, encore un problème de siphonnage électoral...
6/ L'UMP à 25/27%? Un désastre.
Surpris?
Donc, je le répète: l'UMP à 27%, c'est un désastre.
Pourquoi?
Petit rappel: l'UMP a été créée en 2002 par le rassemblement de l'UDF et du RPR pour être capable de fédérer 45 à 48% des voix dans toutes les élections possibles et inimaginables. Cette stratégie a échoué.
petit a: parce qu'on ne peut rayer comme ça deux cents ans de tradition politique française. Il existe trois droites en France: la très autoritaire, la bonapartiste et la libérale-démo-chrétienne.
petit b: parce que Bayrou a su relever le gant et redonner vie à cette droite libérale-démo-chrétienne.
Maintenant faisons les comptes et extrapolons comme on le fait à l'Elysée:
Potentiel des voix UMP et par conséquent favorables à l'actuel chef de l'Etat: 27%.
Potentiel des voix anti-UMP de droite, de gauche, du centre, et autres, et par conséquent défavorables à l'actuel chef de l'Etat: 73%.
Conclusion: c'est un désastre pour l'UMP.
Enfin, mettons nous un instant à la place du locataire de l'Elysée, qui lui, sait compter.
27%? c'est quatre points de moins que le score du premier tour de la présidentielle 2007. Certes, ce ne sont pas les mêmes élections. Mais, même corrigé des variations électorales, du contexte, de l'abstention, et de l'incertitude de l'avenir, c'est inquiétant. Trois ou quatre points de moins en 2012 par rapport à 2007, et c'est la défaite. Et l'actuel chef de l'Etat de se souvenir que Giscard, élu en 1974, avec 50,8% des voix, avait obtenu 32% au premier tour (comme lui en 2007) et qu'en 1981, il avait été battu avec ses 48,2% terminaux, après avoir récolté 28% au premier tour, les 3 points du premier round perdus par rapport à 1974 n'ayant pas été récupérés entre les deux tours. Voyez, l'arithmétique électorale, c'est tout bête. donc: 53% (score du second tour 2007) moins trois ou quatre points perdus au premier tour= ça commence à craindre...
MAIS, le locataire de l'Elysée a des raisons d'espérer. Certes, il sont 73% contre lui, MAIS, il sont de tous bords, non-conciliables, irréconciliables, incapables de se fédérer. MAIS, il n'existe pas de leader incontesté au PS (merci Ségolène Royal) et le Premier secrétaire est immobile (où elle est Aubry?). Donc, tout ça c'est génial. Une bonne Ségolène au 2e tour de 2012; la gauche de la gauche qui boude; les électeurs de Bayrou qui votent encore pour lui parce que Royal, c'est pas possible; la droite extrême idem, et hop! Encore une belle victoire contre le sens de l'Histoire...
SAUF QUE: il existe un scenario bien embêtant. En 2012 le PS explose, et Bayrou de retrouve au second tour. Aie! Certes la gauche de la gauche s'en détournera, mais les autres? Le FN et les Villieristes pourraient bien voter pour lui, solidarité catho... Les électeurs verts aussi, ces mous du centre... Et une grosse majorité d'électeurs socialistes désireux de le dégager de l'Elysée le feront à coup sur... Aie! Et si on calcule à partir du potentiel électoral des européennes... Re-aie! 27% contre 21+13+7+13= une grosse majorité pour Bayrou... Et 23 points à aller chercher chez des électeurs remontés du bourrichon contre le sortant...
BILAN: Oui, à l'Elysée, Royal c'est le rêve et Bayrou le cauchemar.
DONC: on en revient à notre grille de lecture des actuels sondages consacrés aux européennes. Se contenter de dire: l'UMP a gagné, elle est première, le PS a perdu, il est deuxième, c'est un peu court. Il est vrai que pour beaucoup, cette analyse présente un gros avantage: elle évite de dire tout haut ce que l'Elysée pense tout bas.